« (…) Le paysage est à la fois apparaissant-disparaissant, approchant-remportant, s’imposant et s’échappant. Sans donc que s’y laisse focaliser de la « présence », sans que s’y laisse isoler de l’ « essence », ousia : nulle assignation qui puisse immobiliser - donc nulle ontologie possible. »[1]

De retour d'un colloque à Marseille, je ne peux m'empêcher de partager ces quelques pensées. Chose que je fis sans pudeur dès la deuxième journée, au cours d'une séance de questions.

Tous les chercheurs de ma génération qui sont intervenus pendant ces trois jours, où nous tentions de repenser la place de la théorie, ont - dans leurs domaines respectifs - mis en avant un manque à dire. Ils tentaient unanimement d'exprimer une subtilité, une précision, un entre-deux, une syntaxe, etc… que nos gabarits de pensée encore en vigueur ne pouvaient absorber. D'une présentation à l'autre, il fallait constater cette même motivation à refondre le langage du penser pouvant rester fidèle à la complexité du être, du faire, des faits (participe passé de faire et « situation telle qu'elle survient », TLFi) donc d'une certaine pratique. Ici je dois bien reconnaître mon goût pour les écrits de Bruno Latour. J'ose même avancer que je suis Latourien.

Ses écrits ont profondément marqué mes recherches car ils corroborent ce que je fis et vis alors en Licence de Mathématiques pures. Il nomme ce que je ne peux qu'admettre : la science n'est pas faite que de science. En somme, c'est parce qu'il y a une multitude de hiatus objectivement dissemblants au cours de la constitution d'une connaissance que, l'objectivité, ce graal, est créée. De même qu'il ne pourrait y avoir de « pure transport » (voir mon précédent article et Tim Ingold), il ne peut y avoir de « transport de pure nécessité » entre celui ou celle qui veut savoir et ce qui doit être compris. La pratique impose un certain nombre de conditions, qui marquent la théorie à l'instar du marcheur qui prend appui solidement sur une surface dont les propriétés sont lues, comprises puis acquises, en enjambées progressives.

Or au cours d'une intervention, il fallait faire avec les passages entre le monde fictionnel du texte littéraire et la réalité. Comment substantiver ce passage, hors, on s'en doute, des gabarits usuels de fiction et de réalité ? C'est Giuseppe Lovito qui tentait de démêler ces fils pour n'en garder qu'un seul, celui qui - selon moi - nous mène à un livre et à parcourir son espace singulier, transformés par la béance de l'incongruité et, confirmés dans ce que nous sommes par l'infinie clarté d'une suite de mots, aux confins de la diégèse. En tout étant de cause, ce qui se joue dans l'espace du texte ne saurait être contredit, à moins de réécrire le livre pour reprendre les mots de Giuseppe. On touche là une réalité tout aussi « concrète » qu'une autre. L'essentiel étant peut-être ce qui passe au cours de sautes proprement bouleversantes, au commencement et à la fin de la traversée, dans la contiguïté vertigineuse entre ce que nous avons pour coutume d'appeler fiction et réalité. Pour le reste de notre vie, quelques phrases de cristal auront infléchi certaines fulgurances de notre pensée ; d'autres gagneront en relief et en densité.

Mais je peine encore à le dire. Le chantier est immense. C'est dans les innombrables intermédiaires que se trouvent ces subtilités. Petit problème de méthodologie, notre nuancier bibliographique manque d'ouvrages pour parcourir le dégradé entre deux déterminations classiques. Il faudra l'admettre et poursuivre tous nos travaux qui tentent d'investir cet entre. Nous en serions forcés, ne vivons-nous pas dans un monde d'interfaces ? On me retorquera que d'innombrables travaux dans une ribambelle de disciplines ont œuvré depuis quasiment un siècle à comprendre les passages, les circulations, les renvois entre déterminations. A commencer par la philosophie, c'est toute l'entreprise de la phénoménologie par exemple, que de considérer notre expérience du monde en terme d'entrelacements et non plus de distanciation d'avec lui. Or, en ce qui concerne le paysage, il ne faut jamais avoir parcouru la littérature contemporaine pour affirmer que le face à face sujet/objet est une vieille lune et que nous en sommes quittes. On a pu certes échaffauder mille ruses pour sortir du face à face caricatural, force est de constater que nous y sommes toujours perdus. Sauf chez Augustin Berque, pour ne citer que lui, qui se sert de l'énergie créée à chaque rebond pour élaborer :

« Des matrices phénoménologiques (le schèmes de perception et d'interprétation du milieu) ne cessent ainsi d'engendrer des empreintes physiques (les modes d'aménagement du milieu) ; lesquels à leur tour, influencent ces matrices, et ainsi de suite. C'est en ce sens que le paysage peut se concevoir comme une empreinte-matrice. »[2]


Reste à trouver l'armature conceptuelle qui puisse nous permettre d'investir cet entre. Ce problème se pose de façon particulièrement vive aujourd'hui. Concernant le paysage et pour agrandir notre liste en cours, je parcourais récemment le résumé d'une thèse soutenue en 2013. Paysage de Saltus : réalités et représentations des espaces intermédiaires à l'époque actuelle de Caroline Cieslik. De l'intermédiaire, du non-ontologique, « c'est le propre de l'entre que de n'avoir rien en propre » déclarait François Jullien à la sortie de Vivre de paysage ou L'Impensé de la raison. Que dire aussi, dans un tout autre registre de ce qui sépare l'architecte de l'ingénieur, soit, la différence entre celui (ou celle) qui va échaffauder une esthétique et celui (ou celle) qui pense la faisabilité - souvent ultérieure - par le calcul ? Soit l'esthétique, soit la pure structure, il faut encore choisir. Ma copine vit ce partage en ce moment même, tandis qu'elle est stagiaire dans un important bureau belge. Après une semaine de travail, elle reconnaît devoir se former en conséquence, en reprennant des études d'ingénierie afin de ne pas juste être capable de dessiner, mais aussi de concevoir, c'est-à-dire de pratiquer dans la justesse architecturale, soit, investir cet autre entre : une esthétique et la série de conditions que lui imposera in fine l'ingénierie, mais aussi en retour, comment la rigueur du calcul peut travailler la plasticité d'une série de formes et de volumes. Sans transition dans notre liste, que dire, plus généralement encore, de l'Anthropocène ?

« (...) The Anthropocene represents a new phase in the history of both humankind and of the Earth, when natural forces and human forces became intertwined, so that the fate of one determines the fate of the other. Geologically, this is a remarkable episode in the history of this planet. »[3]


Nul besoin de traduire. Ce que j'ai souligné dans ce cours extrait, fait s'écrouler des pans entiers de notre pensée classique. Avec le dualisme classique nature/culture par exemple, où se tient la frontière ? Tient-elle ? Que contient-elle encore ? Notons que ce ne sont pas des poètes ou des philosophes qui en parlent. Non, miracle, ce sont des scientifiques, ceux qui font des sciences dures, exactes, naturelles, donc ceux que nous devrions toujours imiter, tels des modèles de raison et de pure connaissance. Ici c'est Paul Crutzen et ses collègues qui écrivent. Paul Crutzen est un chimiste qui partagea le Prix Nobel 1995, il est connu pour ses travaux en chimie atmosphérique. Je considère bien volontiers les derniers mots de leur article sus-cité, comme une « découverte philosophique négative ». En clair, un résultat des sciences nous oblige à repenser les réponses philosophiques que nous apportions à des problèmes eux-mêmes philosophiques. Avec l'Anthropocène, nous ne sommes plus face mais dans une réalité pour laquelle notre langage doit être reformulé. Suivons le fil de la raison :

« Est rationnel ce qui suit le fil des différentes raisons. »[4]

C'est là toute l'importance, je dois y revenir, de l'anthropologie des lignes de Tim Ingold. Elle permet la formation d'une connaissance au cours d'un ordonnancement progressif du réel, vécu pendant un déplacement. Pour le vivre, il faut pourtant se mettre en quête sans avoir pour but de capturer ce réel avec ce qu'il est en lui-même. Ses traits les plus vifs, ceux qui nous intéressent, s'offrent à nous au gré d'efforts parfois considérables tout autant physiques qu'intellectuels, mais la saisie souille ces traits, ce sont des affordances, c'est-à-dire des leviers de création - si nous savons toutefois en faire usage. En outre, l'excavation ne se fait que grâce à un ou plusieurs instruments, d'ailleurs spécifiquement conçus pour ne retenir qu'une valeur du réel, bien souvent celle qui va appuyer une théorie. Là, n'oublions pas que cette valeur qui nous intéresse jaillit parce qu'au préalable, nous avons construit un langage afin d'identifier la valeur de manière intelligible. Dans cet acte de transmission, je me souviendrai de cette séquence de la magnifique adaption de l'opéra d'Arnold Schönberg, Moïse et Aaron, par Straub et Huillet. Lorsque les tablettes des dix commandements sont transmises aux humains via Moïse aux humains, ces derniers de s'écrier avec effroi : « mais ce n'est pas le concept lui-même, c'est une image ! » (souvenir approximatif de la replique). Passage par la fiction, rigolons un peu. Puis n'oublions pas qu' « hélas (ou heureusement) nous ne pouvons faire sans les images, sans les intermédiaires, les médiateurs de toutes sortes et de toutes formes, parce que c’est notre seul accès à Dieu, à la Nature, à la Vérité et à la Science. »[5]

Nos instruments dirigent des énergies considérables vers une singularité, nous avons borné leur portée pour l'affichage d'un certain tracé à l'écran. En bout de chaîne, par suite, c'est l'alignement rétrospectif de ces interfaces qui ordonne et concrétise ce sur quoi on s'est longtemps appesanti, l'entre.

Faisons de l'entre, du non-ontologique, le milieu de notre pratique. Des opérations de rupture, abondamment critiquées aujourd'hui, reconnaissons que leur caractère hâtif nous a permis de construire une science, sans laquelle je ne saurais écrire ces traces électroniques, encore moins les partager, encore moins - encore - chercher. C'est dans de l'intermédiaire, du « trajectif »[6] que tout se joue et s'est toujours joué, c'est maintenant cet entre que nous devons arpenter.

Notes

[1] François Jullien, Vivre de paysage ou L'Impensé de la raison, Paris, 2014, p. 80.

[2] Augustin Berque, Médiance de milieux en paysage, Paris, 2000, p. 44

[3] Paul Crutzen, Will Steffen, Mark Williams, Jan Zalasiewicz, « The New World of the Anthropocene », Environmental Science and Technology, Vol. 44, n°7, 2010, p. 2231.

[4] Bruno Latour, Enquête sur les modes d'existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, 2012, p. 59.

[5] Bruno Latour, Iconoclash, catalogue de l’exposition au ZKM, Karlsruhe, 2002, http://www.bruno-latour.fr/fr/node/64

[6] Augustin Berque, Etre humains sur la Terre. Principe d'éthique de l'écoumène, Paris, 1996, p. 90