En allant creuser dans (de) la matérialité

Très vite, ce qui frappe quand on s'interroge assez longtemps sur l'idée d'une dématérialisation, c'est que nos gadgets numériques tiennent bel et bien dans nos mains. Ils pèsent, ont des dimensions mesurables, une couleur, ils émettent des sons et des ondes électromagnétiques, etc… On se souvient aussi avoir entendu parler quelque part de silicium…

C'est en les « ouvrant » qu'une première déconvenue attend nos dématérialisateurs. En effet, il est aujourd'hui connu que les cartes électroniques qui composent la plupart de nos outils numériques dernier cri sont composés d'une grande quantité de métaux précieux. Nous savons également que leurs réserves s'amenuisent de manière accrue pour certains, exponentielle pour d'autres, à tel point que certains peaks auraient été franchi, ne nous laissant plus qu'avec 50% de réserves[1].

A ce sujet, un récent rapport d'information du Sénat français, faisant écho à un rapport daté de 2008 par l'Ademe – encore en France, rapporte – sans détour – que tous nos bijoux de technologie sont de véritables « mines urbaines ». En effet, nous dit ce rapport sénatorial,

« On évalue la concentration d’une très bonne mine à 5 grammes d’or par tonne de minerai, tandis qu’elle est en moyenne de 200 grammes d’or par tonne de cartes électroniques. »[2]

Vous avez bien lu, il y en a 40 fois plus que dans une mine à ciel ouvert en plein désert ! Ruez-vous donc sur vos outils numériques ! Il s'agit là d'une enquête menée pour le recyclage des téléphones, rétorquera-t-on. Mais le rapport parle de cartes électroniques si bien que nous sommes en droit de croire que nos appareils photos, nos ordinateurs, nos écrans, nos imprimantes, nos serveurs sont des « mines urbaines » tout aussi riches. Or, quoi de plus matériel que l'or ? Et que dire des nombreux autres éléments chimiques dont les fameuses terres rares, elles qui portent si bien leur nom ?

En fait, on dirait que nos dématérialisateurs ne veulent parler que de la moitié « molle » de ces bijoux numériques, ce que les anglo-saxons appellent software. Mais on vient de parler de choses plus dures avec ces terres rares qui composent ces outils numériques. En fait, pour activer leur technologie « molle », il n'y a pas d'autres façons que d'extraire des métaux précieux de la roche « dure » de carrières, puis de fabriquer verre et plastique pour l'architecture extérieure et intérieure de ces objets, dont leurs fameuses cartes-mère qui enfantent nos images « dématérialisées ». Elles-mêmes seront stockées sur des cartes mémoires truffées de ces mêmes ressources précieuses.

Le problème de la boîte noire

Pour renvoyer de nouveau la balle dans le camp dématérialisateur, posons leur cette question : transformer une vue du monde en une image bidimensionnelle de sels d'argent, n'est-ce pas là une abominable dématérialisation ? D'ailleurs, qu'y a-t-il de plus dématérialisé qu'une image latente ? Et que dire de la transformation qui pousse toute la profusion du monde dans un intervalle de tons de gris ? N'est-ce pas là une autre abominable dématérialisation ?

En mettant en avant l'étape traduction numérique et en déclarant que c'est elle qui sonne la fin de la photo-graphie, nos dématérialisateurs pesteraient-ils contre l'opacité de cette opération ? On sait ce qui rentre dans la boîte noire (une énergie lumineuse) et ce qui en sort (une image numérique), mais que se passe-t-il à l'intérieur ? Attendez, en savions-nous davantage avec la photographie noir-et-blanc ?

Ah ! mais peu importe, c'était la bonne époque, il fallait en passer par un manchon opaque ou entrer dans une chambre noire pour enrouler ses films sur les spirales des cuves, prêtes à être remplies de produits chimiques tout aussi nocifs pour soi que pour l'environnement. S'en suivaient trois minutieuses opérations pour révéler puis fixer ce que la lumière avait produit de transformations dans l'émulsion photosensible. Révéler-fixer-laisser sécher. La température de l'eau ne devait pas dépasser une valeur bien précise, sous peine de d'accélérer la réaction chimique et donc de sur-développer son film. Sans machine gourmande en électricité, il fallait alors faire rouler délicatement la cuve de gauche à droite. À l'intérieur, les quantités de révélateur puis de fixateur devaient elles aussi être précises. On finissait parfois avec une solution lustrante.

Quid des procédés analogiques couleur, encore plus opaques, puisque c'était à un laboratoire qu'il fallait confier ses films pour les développer ? A-t-on oublié que nous n'avions aucune forme de contrôle sur le développement et, qu'a fortiori, les laborantins se chargeaient simplement de disposer les films dans une machine qui allait opérer une chimie selon un charte protégée par le secret industriel ? D'ailleurs, c'est drôle, en bout de chaîne on retrouvait nos pellicules soigneusement cachetées dans une enveloppe.

Si dématérialisation il y a, celle-ci n'est que latente

Mais admettons encore quelques instants que le monde formé par les ordinateurs, les serveurs[3], les imprimantes, etc… soit celui de la dématérialisation ou – pire – de l'immatérialité.

Aujourd'hui, les photographes savent bien à quel point il est peu satisfaisant de « laisser des images sur un écran » et qu'au lieu d'additionner les disques durs externes de sauvegarde, il serait peut-être bon d'en tirer quelques-unes, rien que pour voir si elles résistent à l'épreuve. Que faut-il faire pour leur faire subir une telle épreuve ? Passer de longues heures assis à retoucher les contrastes, les densités, la netteté et bien d'autres paramètres. Oui les mêmes opérations qu'avec la pellicule en consommant toujours autant – sinon plus – d'énergie.

« Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin dans nos demeures répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés d’images visuelles ou auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe. »[4]

Nous ne nous préoccupons plus depuis longtemps de ces ressources qui nous parviennent « moyennant un effort quasi nul » comme le disait si bien Paul Valéry. A ceci près que, cent ans plus tard, nous savons un peu mieux parler de cet « effort quasi nul ». Désormais, il s'est tellement démultiplié qu'on l'a mis au pluriel sous le doux nom : d' « esclaves énergétiques ».

Et cette consommation d'énergie s'accroît au moment de l'impression. Car combien de tirages de lecture faut-il faire avant d'obtenir des résultats satisfaisants ? Combien de vas-et-vient faut-il faire entre son écran calibré et l'imprimante pour progressivement affiner ses résultats ? Combien de mètres carrés de papier va-t-il falloir utiliser – pour ne pas dire gaspiller – avant d'être enfin satisfaits ? Et comment ignorer l'industrie du papier, ses réseaux d'approvisionnement, sa gourmandise en diverses ressources ? Combien ai-je coupé d'arbres pour imprimer enfin correctement mes images ? Autrement dit, l'immatérialité initiale de l'image conduit in fine à de la matérialité. De ce point de vue là, numérique, argentique, même combat.

Voilà que nous concédons un peu de dématérialisation. Mais, tout compte fait, il faudrait être bien plus critiques. Car de la matérialité se balade d'un bout à l'autre de chaîne, de la prise de vue jusqu'au tirage. Elle est simplement là où on ne l'attendait pas (ou plus), elle s'est subrepticement déplacée en agissant directement sur chaque étape de production de l'image photographique. Et à vrai dire, dans l'enchaînement des transformations ici esquissé, l'image ne cesse de se trans-former : elle subit une translation de forme à forme jusqu'au tirage. Or, sans matière et sans énergie, il n'y aurait aucune translation fluide. Force est d'ailleurs de constater que ces remarques sont valables pour les technologies argentique et numérique. Et je ne parle même pas des étapes encore plus plastiques, encore plus coûteuses, encore plus gourmandes en énergie que sont les choix de format et de papier pour construire une exposition ou viser l'édition d'un livre de photo.

Relier l'image numérique

On l'aura compris, défaire l'image numérique de toute matérialité c'est ignorer tout à ce quoi elle est reliée. Et l'on ne trouvera aucun échappatoire dans l'argument de sa retouche – voire de sa falsification aisée. Parler de celle-ci comme d'un « acte de lèse-vérité »[5] est tout aussi scabreux, quand on connaît les efforts des constructeurs pour restituer une image la plus fidèle possible. Il faut d'ailleurs les entendre annoncer fièrement qu'ils ont trouvé de nouveaux filtres pour éviter le voilage, dû aux rayonnements UV ou infrarouge.

Il ne s'agit pas non plus d'une rupture dans le flux de matière, comme le soutien André Rouillé : « La photo-numérique rompt l’homogénéité de matière entre les choses et les images qui, dans la photo-argentique, était assurée par la lumière et les sels d’argent. »[6]. A la lumière de nos précédents arguments, je crains qu'en numérique il soit toujours question de lumière et – plus que jamais – de matière. Quant à l'homogénéité qui relie les choses et les images, elle a subrepticement changé de visage avec le stockage des informations sur des supports, ces « mines urbaines ». Et André Rouillé, qui récuse pourtant avec tant de finesse les discours essentialistes sur la photographie dans son puissant ouvrage La photographie (2005), en vient à ajouter ce que voici :

« On passe du monde chimique et énergétique des choses et de la lumière au monde logico-langagier des images numériques. L’ancienne continuité matérielle entre la chose et son image argentique est brisée au profit d’une conversion de la matière en langage – autrement dit, au profit d’une virtualisation. »[7]

C'est un thème pourtant bien connu, il n'y a jamais eu de continuité entre le monde et son image photographique mais contiguïté. En effet, le monde n'imprime pas directement sa marque sur la pellicule, par un contact aussi étroit qu'une trace de pas, mais doit en passer par non pas une mais trois transformations : d'abord optique débouchant sur le renversement de son image puis sa projection (i.e. son aplatissement) sur une surface sensible, avant son altération chimique ou électronique. Quant à la virtualisation, cet autre visage de la dématérialisation, elle ne doit en rien nous effrayer car elle est tout aussi latente que la canonique image argentique.

Et contrairement à ce que soutient André Rouillé, le numérique ne nous fait pas quitter d'un iota le monde chimique et énergétique. Car non seulement la fameuse traduction s'opère sur l'image reçue par un capteur en silicium et autres éléments chimiques, mais en plus, cette opération émule celle de notre vision humaine. L'œil transforme les photons reçus par une myriade de pigments dans les cellules photoréceptrices de la rétine. Ces photons y sont convertis en signaux électriques ensuite analysés par des neurones spécialisés dits photorécepteurs. De même, un capteur numérique possède une myriade de photosites qui reçoivent des photons ensuite convertis en signal électrique. J'ajoute que dans les matrices colorées – dites de Bayer – placées devant chaque capteur numérique, la distribution des trois couleurs primaires suit au plus près la sensibilité de l'œil à ces trois mêmes couleurs primaires que sont le rouge, le vert et le bleu. En somme, le numérique est la plus proche imitation de la vue, un phénomène physiologique essentiel.

Or, l'œil est considéré comme le réceptacle d'une vision authentique du monde, depuis le XVème siècle avec Dürer[8] puis avec Constantijn Huygens et Sir Francis Bacon au début XVIIème, lui qui déclarait : « Je n'admet rien que sur la foi de mes yeux »[9] ! Un primat visuel qui n'a a priori pas chancelé depuis…

Telle est donc la filiation de nos capteurs numériques et de leur traduction, cette opération cruciale qui nous permet d'apprécier la photographie sur écran ou sur papier, qu'elle soit argentique ou numérique.

« Pour demeurer, il convient de passer — en tout cas de « passer par » — ce qu’on appelle une traduction. »[10]

Notes

[1] Voir le rapport « Peak Metals, Minerals, Energy, Wealth, Food and Population; Urgent Policy Considerations for A Sustainable Society » du Converge project. En ligne.

[2] Marie-Christine Blandin, Rapport d'information au nom de la mission d’information sur l’inventaire et le devenir des matériaux et composants des téléphones mobiles, Session 2014-2015. En ligne : http://www.senat.fr/rap/r15-850/r15-850.html

[3] Ces serveurs – dont certains hébergent le Cloud (pour beaucoup, ce parengon de l'immatérialité), à quel point sont-ils dématérialisés ? Alors voyons… Depuis l'article de James Glanz « Power, Pollution and the Internet » paru en 2012 dans le New York Times, on estime que nos datacenters absorbent une énergie équivalente à celle délivrée par 20 voire 30 centrales nucléaires. Et on estime que 40% de cette énergie est utilisée pour faire tourner des milliards de milliards de ventilateurs afin de refroidir les ordinateurs qui diffusent les flux des radios, des télés, des journaux, etc… Je m'amuse d'ailleurs de voir avec quelle fierté mon hébergeur annonce, photos à l'appui, la mise en service de son nouveau groupe électrogène dans son datacenter où chaque allée est équipée de « 8 à 10 climatiseurs ». « Etant donné son encombrement et sa puissance », le groupe électrogène est placé en extérieur. Son moteur est « à injection directe 6 cylindres » et est « chauffé en permanence pour démarrer rapidement ». Il est « alimenté par une cuve de gasoil de 868 litres » ! Rien que ça !

[4] Paul Valéry, « La conquête de l'ubiquité » in Œuvres, tome II, Pièces sur l’art, Paris, Gallimard, 1960, p. 1285. Je souligne.

[5] André Rouillé, « Quand la photographie cesse d’en être. De l’argentique au numérique » in Appareil, n°15, L'art dans le tout numérique, Paris, 2015.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] « S'atteler à la mesure avec le compas et la règle et découvrir par l'œil et par l'esprit l'authentique vérité . » In Instruction sur la manière de mesurer, Paris, Flammarion, 1995 (1525).

[9] Cité par Svetlana Alpers in L'art de dépeindre. La peinture Hollandaise au XVIIème siècle, Paris, Gallimard, 1990 (1983), p. 187.

[10] Bruno Latour, Enquête sur les modes d'existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La découverte, 2012, p. 54.