Une autre « découverte philosophique négative »

Il faudrait avancer ces arguments avec davantage de prudence, car la fameuse Sous-commission stratigraphique du Quaternaire n'a pas officiellement reconnu l'Anthropocène comme l'époque dans laquelle nous sommes collectivement entrés. Tant qu'ils n'auront pas planté le golden spike, Anthropocène vaudra tout autant que Capitalocène, Thanatocène et toute une myriade d'autres propositions. Nonobstant et même si le cachet scientifique n'y est pas encore, ces substantifs ne disent pas autre chose qu'un passage fulgurant dans un autre temps géohistorique, où nous sommes devenus une force géologique aussi puissante que la géologie elle-même.

Pour les scientifiques, ici quatre figures majeures de la science de l'Anthropocène, s'en était donc fini en 2010 lorsqu'ils reconnaissaient :

The Anthropocene represents a new phase in the history of both humankind and of the Earth, when natural forces and human forces became intertwined, so that the fate of one determines the fate of the other. Geologically, this is a remarkable episode in the history of this planet.[1]

Si « les forces naturelles et humaines se sont enchevêtrées » et si, par dessus tout, « le destin de l'un détermine le destin de l'autre » alors il n'y a plus lieu de maintenir le slash autoritaire dans l'écriture « nature/culture ». Pire – ou plus intéressant – ce sont les deux catégories jadis séparées qui sont à redéfinir, car l'une n'a jamais valu quoi que ce soit sans l'autre.

L'aire de la banquise réagit linéairement à l'activité de nos sociétés thermo-industrielles

Mais voilà que deux de leurs confrères nous apprennent qu'un nouveau pilier de notre intellection occidentale vient de passer par un sérieux trou d'air. Dans leur article récemment publié dans Science, Julienne Stroeve et Dirk Notz ont mis en évidence une relation linéaire entre les émissions cumulées de dioxyde de carbone atmosphérique et la moyenne mensuelle calculée en Septembre de l'aire de la banquise arctique.

L'article avait fait parlé de lui, par voie d'une illustration « concrète », lorsque de nombreux médias annonçaient qu'un voyage Paris-New York en avion (équivalent à une tonne de dioxyde de carbone émise par passager), engendrait la fonte de 3 mètres carrés de banquise. A celles et ceux qui voulaient des illustrations, vous voilà servis ! Quid des milliers de vols sillonnant la Terre chaque jour et chaque nuit ?

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Ce qui doit nous dévaster – et je le suis encore, c'est bien la sensibilité avec laquelle la banquise répond à nos émissions de dioxyde de carbone, véritable "bottom line" du moindre geste de notre civilisation thermo-industrielle, écriture et stockage de ces quelques lignes dans un data-center compris ! 1 tonne de dioxyde de carbone, 3 mètres-carré de banquise. Les auteurs de l'article détaillent l'amplitude de nos relations avec la banquise dans les toutes premières lignes de l'article :

"The ongoing rapid loss of Arctic sea ice has far reaching consequences for climate, ecology, and human activities alike. These include amplified warming of the Arctic (1), possible linkages of sea-ice loss to mid-latitude weather patterns (2), changing habitat for flora and fauna (3), and changing prospects for human activities in the high North (3)."[2]

Le plus effrayant dans cette affaire, c'est bien que la relation que viennent d'établir Julienne Stroeve et Dirk Notz est une relation linéaire ! En mathématique, c'est non seulement l'une des plus simples mises en relation mais aussi la plus évidente relation de dépendance qui soit ! Car on a pas à se soucier ni de constantes qui produiraient un décalage de la réponse dans le temps, ni d'ailleurs de réponses complexes variant selon des puissances ou autres fonctions farfelues. Rien de tout cela, chaque nouvelle tonne de dioxyde de carbone interagit linéairement avec la fonte de 3 mètres-carré de banquise. Pour l'affirmer, les projections et les observations concordent nous disent Notz et Stroeve.

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La banquise Arctique… Ah ! ces images d'un blanc immaculé (pourrait-on dire éternel ?), des ours polaires devenus rachitiques, des prospections pétrolières, le drapeau que les Russes sont allés planter tout au fond l'Océan… En parler aujourd'hui c'est mettre sous la même coupe le climat des latitudes tempérées, le déplacement de l'habitat de la faune et de la flore, tout autant que de sa reconstitution hivernale faiblarde en deçà de celle record de 2012 (voir http://nsidc.org/arcticseaicenews/) :

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C'est donc dire la sensibilité de la calotte polaire, dont personne ne soucie guère puisqu'elle ni quotidiennement visible, ni entrain de fondre en direct sur nos écrans. Si nous pouvions poster des reporters au premier plan de la fonte de la banquise, de glaciers, de la montée du niveau des océans et les entendre dire : « Regardez ça monte ! Regardez ça fond ! » suivi d'un gros plan desdites transformations, quitte même à poster deux reporters, l'un en Arctique, l'autre sur l'un de nos rivages « développés » pour qu'ils puissent s'interpeller l'un l'autre, image à l'appui ; alors on aurait certainement beaucoup moins de mal à nous rendre collectivement sensibles à ces questions.

Pour reprendre une belle formule de l'historien Georges Didi-Huberman, l'histoire de notre émancipation moderne recommence chaque fois. Mais sans images, comment pouvons-nous attester de quoi que ce soit ?

Notes

[1] Paul Crutzen et. al., « The New World of the Anthropocene » in Environmental Science and Technology, n°44, 2010, p. 2231. Je souligne.

[2] Dirk Notz, Julienne Stroeve, « Observed Arctic sea-ice loss directly follows anthropogenic CO2 emission » in Science, 6 novembre 2016.